22 avril 2007
SOUTH AFRICAN INSIGHT - L'Afrique du Sud et la criminalité
Pour commencer, quelques statistiques au hasard des journaux et des informations fournies par le gouvernement:
- Selon le « South African Police Service », 91 policiers ont été tués en 2005, nombre le plus
élevé au monde (18 aux USA durant la même année...)
- 50'000 viols commis en 2006, dont 50% ayant impliqué des enfants de moins de 18 ans
- Certains criminels doivent répondre de plus de 300 charges (!)
A l'approche de la Coupe du monde de football qui aura lieu en Afrique du Sud en 2010, le débat autour de la criminalité – et de ses conséquences sur l'organisation et le déroulement de la manifestation - fait rage. Malheureusement, le débat est souvent biaisé et prend une tournure raciale, comme tant de sujets ici où les sensibilités sont encore marquées à l'extrême.
Le débat est d'abord politique, entre l'African National Congress (ANC) au pouvoir et « l'opposition » de la Democratic Alliance (DA), à majorité blanche. Il est ensuite médiatique, où le sensationnalisme à l'américaine des child rapes, road rages et autres hijackings font la une, enflammant la paranoïa et les sensibilités. Ceci se retrouve dans les nombreux courriers des lecteurs, où l'on sent très fort – bien qu'à mots à demi couverts - la rupture raciale, même si personne n'ose s'y aventurer totalement. Si la criminalité touche tout le monde, elle est avant tout – et pour des raisons « évidentes » – commise par des personnes noires (cf. ci-dessous). Les blancs sont souvent dépités, voir apeurés, alors que la population noire est généralement plus « réaliste » et « habituée », ayant par le passé subi le « crime d'Etat » et la violence sous toutes ses nombreuses formes. La population blanche se retrouve aujourd'hui vulnérable, après avoir été surprotégée dans le cadre d'un Etat policier qui appliquait un contrôle quasi-total sur les mouvements et les actions des « non-blancs ». Dans la vie quotidienne, cette « paranoïa » (malheureusement plutôt légitime) fait boule de neige, par l'érection quasi systématique d'immenses murs autour des maisons, avec fils de fer électriques, alarmes et réponse armée. Certaines maisons ont même des grilles de protection à l'intérieur, pour protéger les chambres à coucher la nuit!
L'illustration la plus éloquente de cette situation vient du président sud-africain lui-même, Thabo Mbeki! Son bilan intérieur est largement noirci par cette criminalité que son gouvernement n'arrive pas à endiguer. Il est parfois même accusé de ne pas en faire assez, l'une des raisons provenant – selon certains - du fait que la criminalité est entre autres le fait d'anciens combattants de l'ANC, laissés pour compte et frustrés de ne pas profiter des fruits de leur lutte anti-apartheid, contre lesquels l'ANC au pouvoir serait plutôt complaisante, voire solidaire. Thabo Mbeki s'attaque régulièrement à « certains blancs racistes » qui « se plaisent à critiquer l'action de son gouvernement et qui quittent le pays en exagérant la menace sécuritaire ». Mais ce même Thabo Mbeki vient de construire, en mars, un mur de sécurité de ZAR 90 millions (~ CHF 16 millions!!) autour de sa villa à Johannesburg!! Comme beaucoup de politiciens qui veulent aussi défendre leur bilan, la faute est quasi systématiquement mise sur le dos de l'apartheid, cause légitime – mais parfois un peu trop facile - de tous les maux actuels.
On l'a dit, la criminalité est avant tout le fait de personnes noires. En voici, selon moi, quelques humbles raisons:
1)
Les différences sociales en Afrique du Sud sont (de plus en plus?) absolument immenses. Bien qu'une « classe moyenne » noire émerge à une vitesse extraordinaire, la majorité se retrouve, 13 ans après l'avènement de la démocratie, encore largement exclue de l'économie formelle et souvent livrée au désespoir et à la frustration. Si les statistiques « officielles » donnent un taux de chômage national oscillant entre 25 et 40%, certains townships et régions rurales en sont à 80%! Les personnes qui travaillent le font souvent pour des salaires de misère alors que le coût de la vie est élevé. Selon le « African Peer Review Mechanism » de 2006, 55% des Sud-Africains vivent en dessous du seuil de pauvreté. L'étude démontre par ailleurs une corrélation persistante entre la pauvreté et la couleur de la peau. Selon les statistiques du « United Nations Development Programme », 61% des Africains sont pauvres en Afrique du Sud, alors que seuls 1% des blancs le sont.
2)
Selon beaucoup de personnes noires d'un certain âge qui subissent elles aussi cette violence et qui la condamnent avec la plus grande fermeté, les jeunes d'aujourd'hui ne « savent pas pourquoi ils sont là » et ne se rendent plus compte de la signification et de la valeur du mot « liberté ». La génération précédente, souvent éduquée selon des traditions très strictes et conservatrices, s'est battue contre un ennemi commun, l'apartheid, qui unissait leurs forces et motivait leurs actions pour un idéal de paix et de démocratie. Si leurs qualifications académiques sont pauvres, ils ont en eux une humanité et des valeurs pour lesquelles ils se sont battus, souvent au prix de leur vie ou de celle de membres de leur famille.
Au contraire, beaucoup de 15 à 35 ans d'aujourd'hui ont grandi dans une période de l'histoire sud-africaine qui ne leur offrait aucune chance, aucun débouché. Trop jeunes pour avoir réellement participé à la lutte anti-apartheid mais n'ayant pas eu d'enfance et de scolarisation normale à cause des événements politiques et de la violence des années 1975 à 1994, ils se retrouvent aujourd'hui dans un pays « libre » politiquement (le but ultime de leurs parents), mais pris dans les filets d'un monde globalisé qui les a laissé sur place, sans qualifications, sans emplois et sans perspectives, survivant dans des bidonvilles où le mot « liberté » n'a que peu de sens. Aussi, cette génération communément appelée la « génération perdue » n'est-elle exposée qu'aux aspects négatifs de cette globalisation: chômage, immigration clandestine, prostitution, drogue et violence organisée et accès seulement virtuel au monde qui les entoure.
3)
Cette génération a aussi généralement grandi sans cadre familial ou au sein de familles déchirées. L'histoire, la ségrégation et la violence de l'apartheid, comme la pauvreté, la maladie et le manque d'éducation font qu'il est quasiment impossible de trouver une famille « normale » dans un township, avec papa, maman et les enfants. Ces jeunes n'ont donc aucun repères, aucune confiance en eux, aucun espoir et sont à ce titre les victimes actuelles malheureuses du régime de l'apartheid. Dans de telles circonstances (que je constate quasi quotidiennement de par la nature du travail d'IMBEWU), la vie n'a que très peu de valeur, d'où une criminalité extrêmement violente où il n'est pas rare de se faire descendre pour quelques centimes. Chaque occasion devient bonne pour voler quelque chose, même dans les écoles qui se retrouvent sans électricité car les fils électriques en cuivre sont sans cesse volés! L'on retrouve ce manque de valeurs dans le nombre de viols, où l'autre personne ne compte pas, est un animal dans la jungle. On retrouve ce manque de valeurs sur la route, où l'immaturité de la conduite de certains est impressionnante: le seul mois de décembre 2006 a vu plus de 1'400 personnes mourir sur les routes sud-africaines! On retrouve ce manque de valeurs dans le désespoir de jeunes adolescentes, qui choisissent d'avoir des enfants au seul motif de recevoir la pension du gouvernement (à peine CHF 100.- par mois, souvent leur seul source de revenus). C'est également cette génération qui est aujourd'hui frappée de plein fouet par le SIDA, qui touche entre 14% et 40% de la population selon les régions...
4)
La transition démocratique sud-africaine étant un processus d'une complexité immense, la difficulté du rôle des services de police et du système judiciaire s'en ressent. La diversité raciale, l'histoire trouble encore très récente, les différences de mentalités, de culture et de compétences au sein même de ces départements permettent difficilement de distinguer une direction claire. Il y a une bonne volonté générale évidente, mais celle-ci est souvent estompée par une corruption grandissante, par le manque de structures, de compétences et de moyens financiers pour être à la hauteur de ce que la situation requiert.
5)
Enfin, une immigration clandestine très importante provenant notamment de pays sub-sahariens à la situation politico-économique intérieure très instable tels que le Zimbabwe, la République Démocratique du Congo et le Nigéria, exacerbe les tensions, la lutte pour les emplois, le racisme entre Africains et le climat général de violence.
Ce contexte socio-économique où une pauvreté et un chômage lancinants côtoient une richesse incroyable, où le « 1er monde » côtoie le « tiers-monde », où des cultures et des mentalités si diverses doivent cohabiter, en plus du contexte historique lourd du pays, d'une évolution politique et économique qui ne bénéficie encore qu'à une minorité - souvent directement liée au parti de l'ANC au pouvoir, et la perte de valeurs et d'identité familiale et culturelle sont quelques raisons qui peuvent servir d'explication. Bien d'autres pays font face à des problèmes similaires sans connaître une criminalité si vive et d'une telle violence. LA vraie raison – s'il en existe une - demeure pour moi et pour beaucoup une inconnue. Sans doute la complexité de la situation sud-africaine, dont une esquisse est présentée ci-dessus, représente-t-elle un début de réponse.
Pour terminer, je tiens à souligner que si les townships souffrent d'une violence domestique importante propre à tout contexte de pauvreté, la criminalité est tout aussi importante au centre-ville ou dans les quartiers riches, bien que ceux-ci soient souvent ultra-protégés. D'ailleurs, mes mésaventures de décembre dernier (attaques au couteau et au pistolet, voir ci-dessous), se sont toutes passées dans l'un des endroits les plus huppés de la ville, à quelques mètres de la plage. En 7 ans d'expériences de vie dans les townships, je me suis fait voler 2 téléphones portables et il n'est jamais rien arrivé de grave (mise à part une attaque à l'arme blanche) à nos plus de 200 visiteurs depuis 2001, qui ont passé un total de 2'700 jours dans les townships!
Il faut donc absolument veiller à éviter de tomber dans la paranoïa, mais il est essentiel de toujours être conscient de la situation et de prendre les mesures adéquates et réfléchies. La perspective de la Coupe du monde de football 2010 est réjouissante dans la mesure où elle suscite le débat et oblige les autorités à une quelconque action d'importance. Il paraît en effet difficilement concevable d'espérer accueillir des centaines de milliers de touristes dans ces conditions, où le simple fait de marcher dans une rue du centre de Port Elizabeth devient une sorte de combat. Ou alors les gros Allemands et Anglais tout rouges et bourrés à la bière auront fort à faire... cela limitera au moins peut-être certaines velléités « hooliganistes »!
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